L'algrie legendaire/c trumelet(1)

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    : 02/03/2008

    L'algrie legendaire/c trumelet(1)

       Admin 30 2008, 20:54



    Un jour, il y a de cela trois sicles et demi, un voyageur, venant du ct du Rarb (Occident), arrivait lheure de la prire du moghreb(1) sur une fontaine aux eaux abondantes et limpides. Sa journe avait t longue et fatigante, sans doute, car, bien quil ft dans la force de lge, sa marche tait lourde, pesante, et il saidait de son long bton ferr pour franchir les hachures et les rides de la terre. Ce voyageur, dont le chapelet grains noirs, quil portait au cou, annonait la qualit de marabout, navait pour tout bagage quun mezoued qui se balanait nonchalamment sur sa hanche droite ; il tenait sous son bras gauche un livre dont la couverture de djeld el- fi lali (maroquin) tait jaunie aux angles, par lusage sans doute. Ce livre, est-il utile de le dire ? tait le Livre par excellence, la parole de Dieu, le Livra descendu den-haut, la Lecture, lAdmonition, la Distinction, le Koran enfin. La fontaine lui plut ; il tait dailleurs au terme de sa journe ; il jeta son bton terre, posa son mezoued sur le bord de la source, puis il fi t ses ablutions et sa prire.
    Ce pieux devoir accompli, le marabout tira de son sac de peau quelques pinces de farine dorge et les mit dans un des pans de son bernous ; prenant ensuite de leau dans le creux de sa main, il en versa sur la farine, dont il fit une pte quil mangea aprs lavoir arrondie en boulettes. Sa rouina
    absorbe, il puisa de nouveau de leau avec ses deux mains runies en forme de vase, et but une forte lampe de ce cristal liquide. Un bruit sourd, paraissant venir de son estomac, attesta la satisfaction de cet organe, et le marabout remercia Dieu de lavoir combl de ses biens, quand tant dautres
    mouraient de faim.
    La fontaine prs de laquelle s tait arrt le saint homme se nommait le Haci-Tiouelfin : elle se composait de quatre sources bouillonnantes dont les eaux limpides spandaient lest de Ksar-Charef.
    Or, le jour baissant sensiblement, le marabout songea se chercher un gte pour y passer la nuit : un superbe figuier, pais et trapu pouvoir donner asile une caravane tout entire, et pareil la femelle dun oiseau gigantesque tendant ses ailes pour y abriter ses petits, ce gnreux figuier, disons-nous, spanouissait quelques centaines de pas de la source; en sy dirigeant, le saint remercia Dieu, qui, visiblement, lui continuait ses bonts. Il allait arriver cet arbre quand son attention fut attire par des restes de tisons maintenus allums par le vent, et brillant entre les trois pierres qui constituent le foyer traditionnel des peuples nomades. Ce feu attestait videmment la prsence dun vivant dans les environs : en effet, ayant fait un tour sur lui-mme pour fouiller le terrain, le voyageur aperut, aux dernires lueurs du crpuscule du soir, une tente rousstre tondue, pareille une immense toile daraigne, sur la lvre dun ravin.
    Bien quil ft la simplicit mme, le saint marabout prfra cependant renoncer son arbre, et aller demander au matre de cette tente de ce qui appartient Dieu. Il pouvait, dailleurs, y avoir l des gens remettre dans le sentier de Dieu : le paya alors en tait plein. Il se dirigea donc vers la demeure de poil : deux chiens maigres et mal peigns, qui laccueillirent en grognant et en lui montrant les dents, lannoncrent au matre de la tente. Le voyageur stait arrt quelques pas de ldifice pileux pour donner ses habitants le temps de venir le reconnatre. Un ngre ne tarda pas, en effet, paratre louverture de la haie de sedra (jujubier sauvage) qui protgeait la tente et le troupeau contre les rdeurs de nuit, btes et gens.
    Le voyageur sannona comme invit de Dieu. Sois le bienvenu ! rpondit le ngre, qui faisait taire les chiens en mme temps quil savanait de quelques pas au-devant de ltranger. Le matre lattendait sur le seuil de la tente. Aprs lui avoir rpt quil tait le bienvenu, et stre enquis de sa faim et de sa soif, besoins dont ltranger, par civilit, ne voulut pas avouer la satisfaction, le matre, disons-nous, aprs lavoir pri daccepter sa dhifa, lui indiqua un compartiment de la tente o taient tendus de moelleux tapis particulirement propres dlasser les membres du voyageur fatigu.
    Ltranger, aprs avoir remerci son hte, et lui avoir fait ses souhaits de bonne nuit, entra, pour y reposer, dans la partie de la tente qui lui avait t indique. Avant de sendormir, il noublia pas de rendre grce Dieu, qui lui continuait les preuves de son inpuisable bont. Le lendemain, malgr les attraits de sa moelleuse couche, le voyageur tait debout avant la prire du fedjeur(2).
    Son hte, qui passait pour un homme pieux, et qui navait pas besoin quun moudden(3) lui rappelt que la prire est prfrable au sommeil (4), se tenait accroupi la manire arabe sur le seuil de sa tente, attendant depuis plus dune heure le rveil du voyageur.
    Aprs avoir termin sa prire, ltranger alla saluer le matira de la tente. Mon nom est Ali, lui dit-il, et suis descendant de la fille chrie du Prophte, que la bndiction et le salut soient sur lui ! par Mahammed-ben-Youcef- ben-Rached-ben-Ferkan-ben-Souleman-ben-Bou-Belceur-
    ben-Moumen-ben-Abd-El-Kaou ben-Abd-er-Rahman-ben -Edris-ben-Ismal-ben-Mouaben-Abd-Oullabi-ben-Djfeur-Es-Sadik-ben-Zin-El-Abidin-ben-Mohammed-ben-Edris-Ets-Tsani-ben-Abd-Allah-El-Kamel-ben-El-Haoucin-ben-El-Mouani-ben-El-Hacen-Es-Sebti-ben-Fatima-
    bent-Sidna-Mohammed Raoul-Allah, qui, lui-mme, descendait dAdnan parAbd-Oullahi-ben-Chba-ben-Hachim- ben-Abd-El-Mounaf-ben-Koa-ben-Kola-ben-Kabin-ben-Nouhi-ben-Raleh-ben-Malek-ben-Fahar-ben-Kanaua-bon-Medrakben-Madhrin-ben-Naar-ben-Khazim-ben-
    Nezsar-benMohad-ben-Adnan, lequel descendait du pre du genre humain, Sidna Adem par Mais je crains de tennuyer en continuant de tnumrer la srie de mes ascendants jusquau premier homme(5).
    Le matre de la tente nayant insist que mollement pour que Sidi Ali continut lbranchement de sa chedjara (arbre) gnalogique, ce dernier sen tint l pour le moment, se rservant de lui complter, loccasion, la nomenclature de ses anctres, laquelle est, dailleurs, commune tous les chrifs partir dÉdris, dont tous prtendent descendre en ligne directe.
    Jarrive, poursuivit Sidi Ali, de Saguiet-El-Hamra, et je vais visiter les Villes saintes, nobles et respectes, Mekka et El-Medina.
    Honteux, peut-tre, de paratre devant son hte dans un quipage si mesquin, Sidi Ali lui donna entendre quayant besoin de collectionner une grande quantit de bonnes actions, il stait rappel ces paroles du Prophte : Celui qui va en plerinage sur une monture na, pour son compte, que soixante bonnes actions par chaque pas de sa monture ; mais celui qui y va pied a, pour son compte, sept cents bonnes actions par chaque pas quil fait. Cela valait, en effet, la peine, car il y a loin de Saguiet-El-Hamra Mekka. Le matre de la tente reconnut bien vite quil avait affaire un chrif-marabout, et il fut dautant plus dispos le traiter gnreusement quil sentait que ce devait tre un homme pieux savant et influent. Il apprit, son tour, Sidi Ali quil se nommait Bou-Zid, et quil tait marabout. Lintimit stablit bientt entre ces deux hommes de Dieu, et Sidi Bou-Zid fi t tous ses efforts pour retarder le dpart de Sidi Ali, qui, ds le lendemain de son arrive, avait voulu se remettre en route et continuer son voyage. Sidi Ali eut la faiblesse de cder aux sollicitations de Sidi Bou-Zid : les jours succdrent aux jours avec une rapidit dont le marabout de Saguiet-El-Hamra ne sapercevait pas. Il fi nit cependant, aprs avoir compt sur ses doigts, par dcouvrir avec un certain effroi quil lui tait de toute impossibilit, sil voulait continuer de voyager pied, darriver aux Villes saintes en temps opportun ; car on sait que le plerinage na lieu que pendant les trois mois sacrs de choual, de dou el-kda et de dou el-hadjdja. Il lui en cotait certainement de renoncer gagner le titre si recherch de el-hadjdj (le plerin), et dobliger Dieu le remplacer par un de ses anges : car, sil faut en croire le Prophte, et nous navons aucune raison pour douter de sa parole, le Trs-Haut aurait dit que six cent mille fi dles viendraient tous les ans en plerinage aux Villes saintes, et que, si ce nombre ntait pas atteint, il serait complt par des anges. Sidi Ali aurait donc voulu viter de dranger, cause de lui, lun de ces messagers de Dieu. Sidi Ali-ben-Mahammed tait donc au dsespoir de stre attard chez Sidi Bou-Zid, et il en paraissait inconsolable. Malgr la haute estime que professait pour son hte le marabout de Haci-Tiouelfi n, malgr la vritable et solide amiti quil lui avait voue, et son vif dsir de le garder auprs de lui, il ne voulut pas que Sidi Ali pt, un jour, lui reprocher davoir t la cause du manquement au saint devoir quil stait impos ; mais, comme nous le disons plus haut, il ne fallait plus penser faire ce long voyage A pied. Sidi Bou-Zid pria donc Dieu de lui souffl er quelque bonne inspiration au sujet de cette affaire qui faisait son tourment. Il reut en songe une rponse quil se hta de communiquer, tout triomphant, Sidi Ali. Ctait celle-ci : Puisquil est de toute impossibilit au marabout de Saguiet-El-Hamra darriver pour le moment du plerinage aux Villes vnres en faisant la route pied, quil voyage sur une monture rapide et infatigable, sur un chameau, par exemple.
    La solution tait, en effet, trouve ; Sidi Ali ntait pas loign de ladopter, lorsquil se mit rflchir au dchet quallait subir le chiffre des bonnes actions dont il avait projet de grossir son actif. Il avait fait son compte en partant de Saguiet-El-Hamra ; il avait estim, un nombre rond, bien entendu, quil lui fallait tant de bonnes actions dconomie pour les ventualits ; sept cents bonnes actions de gain par chaque pas lui faisaient tant au bout du chemin, et il y a loin, nous le rptons, de louad Dra Mekka, mme en ligne directe. Ctait donc une belle avance, et cela le mettait tout fait laise pour longtemps, cest--dire que cela le dispensait dy regarder de si prs dans le cas o il prendrait Chithan (Satan) la fantaisie de le tenter ; il pouvait, en un mot, y aller largement. Mais le voyage au moyen dune monture rduisait singulirement le chiffre de ses pieuses allocations, puisque chaque pas ne valait plus alors que soixante bonnes actions. Ctait y regarder. Tout en regrettant dtre oblig den passer
    par l, Sidi Ali fi nit cependant par se rsoudre accepter le mode de locomotion que lui proposait Sidi Bou-Zid, ce marabout stant charg, du reste, de lui fournir le dromadaire qui devait lui prter le secours de son dos pour laller et le retour.
    Le dpart ayant t fi x au lendemain, on soccupa sans dlai, car il ny avait pas de temps A perdre, des dtails si pnibles du dmarrage.
    Le matin, la pointe du jour, aprs avoir reu les souhaits de Sidi Bou-Zid, et lui avoir promis de repasser, inchaAllah ! sil plaisait A Dieu, par Haci-Tiouelfi n son retour des Villes saintes, Sidi Ali mit la tte de sa monture dans la direction de lest, et ly poussa par quelques nergiques appels de langue. Le dromadaire nobit pas franchement aux excitations de Sidi Ali ; il hsita, et ce nest quaprs avoir plong son long cou dans le nord et dans le sud quil se dcida marcher. Quelques minutes aprs, le marabout et la bte disparaissaient derrire la Tnet-Et-Tagga.
    Cette hsitation montre au dpart par son dromadaire ne laissa pas que dinquiter Sidi Ali : ctait un mauvais prsage ; un corbeau, qui errait seul sa gauche et comme gar dans le ciel, vint encore augmenter ses craintes au sujet de lissue de son voyage; cependant, il ne voulut pas retourner sur ses pas et attendre, pour se remettre en route, des conditions plus favorables. Il eut tort. Il y avait environ trois heures que Sidi Ali tait parti, quand on le rapporta bless la tente de Sidi Bou-Zid : en arrivant sur louad Taouzara, la monture de Sidi Ali stait obstinment refuse traverser ce cours deau. Le marabout, qui croyait un caprice de lanimal, voulut insister pour quil passt : rsistance de la part de la bte, persistance de celle du saint, nouveau refus trs accentu du dromadaire avec accompagnement de mouvements dsordonns ; bref, chute de Sidi Ali avec une fracture la jambe. Le saint marabout fut, fort heureusement, rencontr dans ce piteux tat par des Oulad Mohani, qui-il raconta sa msaventure; il les pria, aprs stre fait connatre, de le transporter la tente de Sidi Bou-Zid, ce quils firent avec le plus grand empressement, car ils pensrent quils avaient tout gagner, dans ce monde et dans lautre, rendre service un homme qui, fort probablement, avait loreille des puissants de la terre et celle du Dieu unique. Sidi Bou-Zid fi t donner Sidi Ali tous les soins que rclamait son tat ; les plus savants athoubba (mdecins) des tribus environnantes furent appels en consultation auprs du saint homme. Aprs lui avoir fait tirer la langue plusieurs reprises, ils reconnurent la presque unanimit que Sidi Ali stait cass la jambe droite ; lun de ces mdecins prtendit que ctait la jambe gauche qui tait fracture ; mais on ne sarrta pas cette opinion, qui ne paraissait stablir, du reste, que sur un diagnostic manquant de srieux. Pourtant, en prsence de cette divergence de manires de voir, le doute entra dans lesprit de Sidi Bou-Zid, et, comme il ne tenait pas se brouiller avec le thebib dissident, quil regardait dailleurs comme un praticien dune trs grande habilet, il fi t tous ses efforts pour engager Sidi Ali se laisser poser des appareils sur les deux jambes. Le saint homme y consentit, puisque cela paraissait faire plaisir son hte; mais il ne put sempcher de lui faire remarquer quil ne croyait que mdiocrement lefficacit des attelles sur le membre qui ntait pas dtrior.

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