L'algrie legendaire/c trumelet(2)

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    : 02/03/2008

    L'algrie legendaire/c trumelet(2)

       Admin 30 2008, 20:58

    Dieu navait donc pas voulu que Sidi Ali-ben-Mahammed fit son plerinage Oumm el Koura, la mre des cits; peut-tre son accident tait-il une punition du retard quil avait apport dans laccomplissement de ce pieux projet. Mais, comme, en rsum, le saint marabout se piquait dtre un parfait mouslim(6), cest--dire rsign la volont de Dieu, il se soumit sans se plaindre aux dcisions quil croyait venir den haut. Sidi Bou-Zid avait trois enfants : deux fils et une fille ; il lui vint un jour lide de proposer Sidi Ali, ds quil serait entr en convalescence, de se charger de linstruction de ses deux fils, jeunes gens qui, daprs leur pre, les pres sont tous les mmes, avaient tout ce quil faut pour devenir des flambeaux de lIslam. Or, nous lavons dit, Sidi Ali tait un puits de science : ainsi, quon linterroget sur el-lm er-rebbouniya, qui est la thologie, sur el-lm elmana, qui est la rhtorique, sur el-lm en-nedjoum, qui est lastronomie, sur el-kima, qui est la chimie, sur ettlimat, qui sont les mathmatiques ; quon linterroget, disons-nous, sur ces matires, et sur bien dautres encore, il ntait point du tout embarrass pour en rsoudre les difficults les plus ardues. De plus, on le citait pour son loquence et la clart de sa dialectique : plusieurs reprises, il avait lutt, et victorieusement, avec les mouchebbiha, ces impies anthropomorphistes qui osent assimiler la nature de Dieu celle des hommes; avec les tena-soukhiya, secte de mtempsychosistes qui croient la transmigration des
    corps humains dans les corps des animaux. Par exemple, comme le Prophte, Sidi Ali avait horreur de la posie, quil qualifiait habituellement de nefts ech-Chithan, souffle de Satan.
    Sidi Ali se chargea avec joie de linstruction des fils de Sidi Bou-Zid ; ds quil put sans inconvnient remuer le membre fractur, il fit appeler les deux enfants, sarma des insignes du professorat, cest--dire dun kdhib, qui est une longue et menue baguette destine rappeler, par sa mise en relation avec leur dos ou la plante de leurs pieds, lattention vagabonde et trop souvent gare des disciples, puis il se mit les bourrer des principes de toutes les connaissances humaines, depuis le bism illahi er-rahmani er-rakimi(7) , qui ouvre le Koran, jusquaux limites les plus recules del-djebr ou el-mkabla(Cool, qui est la science de lopposition et de la rduction.
    Grce lexcellence de la mthode de Sidi Ali, et lemploi judicieux quil savait faire de sa baguette, les deux fils de Sidi Bou-Zid firent des progrs rapides. Il faut dire que, le jour de leur naissance, leur pre navait pas nglig de leur mettre une fourmi sur la paume de la main(9), pratique qui assure aux nouveau-ns une intelligence et une habilet extraordinaires pour toute leur vie. Aussi, au bout de deux ans dtudes, les enfants de Sidi BouZid tenaient-ils lauteur de leurs jours pour un parfait ignorant, et ils ne
    manquaient pas de lui rvler leur dcouverte toutes les fois quils en trouvaient loccasion. Voil pourtant quoi sexposent les pres qui veulent avoir des enfants plus savants queux !
    Quand les disciples de Sidi Ali-ben-Mahammed en surent autant que lui, il parla de retourner Saguiet-El-Hamra.
    Sidi Bou-Zid, qui avait lhabitude de son savant ami, voulut le dtourner de cette ide ; mais, tout en sexcusant de ne pouvoir accder son dsir, Sidi Ali lui donna entendre quil serait bien aise de revoir son Rarb chri, dont il tait absent depuis plusieurs annes, et o il brlait de se retremper aux sources pures de lIslam. Pour vaincre sa rsistance, Sidi BouZid alla jusqu lui offrir la main de sa fille Tounis, une vraie perle qui mordait le jujube avec de la grle(10), une vierge, autant quune fille peut ltre dans le Sahra, aux yeux de gazelle, qui serait infailliblement son
    dhou el-mekan, la lumire de sa demeure. Sidi Ali devint le gendre de Sidi Bou-Zid, et parut consentir se fixer auprs de son beau-pre ; mais, quelque temps aprs son mariage, il recommena parler de son dpart. Sidi Bou-Zid, qui navait plus de fi lle lui offrir, et qui, pourtant, tenait plus que jamais retenir sous sa tente le trop volage marabout, tait tout dispos faire de nouveaux sacrifices pour se lattacher dfinitivement. Il lui donna choisir entre une somme de deux mille dinars et le puits ou la source de Tiouelfln. Sidi Ali nhsita pas prendre les deux mille dinars ; mais, le soir mme, le marabout ayant t faire ses ablutions aux eaux de Tiouelfl n, le puits, froiss, sans doute, davoir t ddaign, fit sentir Sidi Ali quil avait une bien autre valeur que celle de la somme quil avait accepte de Sidi BouZid, et que labondance de ses belles eaux tait une fortune pour celui qui saurait les utiliser. Tout en faisant la part de lamour-propre bless de ce puits, Sidi Ali, qui stait mis rflchir, vit bien que ce haci nexagrait pas trop son estimation, et quen effet ces magnifiques eaux, qui semblaient de largent liquide, taient un trsor dautant plus prcieux dans le Sahra que ce genre de richesse y est dune infinie raret.
    Sidi Ali sempressa de retourner la tente de son beau-pre; il se mit immdiatement en devoir, aprs stre assur quil ntait pas observ, de dterrer un vieux vase dans lequel il avait dj inhum les deux mille dinars, puis il se prsenta Sidi Bou-Zid, et lui dit, en lui remettant la somme quil tenait de sa gnrosit :



    Tthini Tiouelfi n ;
    kher men elfi n.


    Tu me donneras Tiouelfin ; cela vaut mieux que deux mille (dinars).
    Sidi Bou-Zid, qui navait rien refuser son gendre, consentit reprendre ses deux mille dinars et lui cder sa source. Ce ne fut pas sans regret que Sidi Bou-Zid fit cette cession Sidi Ali, et quil se dpouilla de ses admirables eaux. Le trop gnreux marabout semblait dailleurs pressentir ce qui devait lui arriver. En effet, Sidi Ali, qui stait aperu de lattachement quavait pour lui son beau-pre, songeait dj spculer sur ce sentiment pour rentrer en possession des deux mille dinars quil lui avait rendus. Il feignit encore dtre pris de nostalgie, et le seul remde sa maladie tait, selon lui, un prompt retour au pays de ses anctres. Le bon Sidi Bou-Zid se mit bout de ressources pour traiter la nostalgie de son gendre : il pensa quune application de dinars dans la main du malade ne pouvait manquer de produire un merveilleux effet. Les deux mille dinars, toute la fortune de Sidi Bou-Zid, furent exhums de nouveau de leur vieille marmite et remis Sidi Ali, qui les accepta sans difficult. Sidi Bou-Zid stait dit : Jai tout donn lpoux de ma fille, et il le sait; il parait avoir un bon cur ; il est donc hors de doute quil pourvoira mes besoins, besoins qui, dailleurs, nont rien dextravagant.
    Les choses allrent trs bien pendant quelques mois; Sidi Ali, qui dj avait deux enfants de sa femme Tounis, ne parlait Plus de dpart; il paraissait, aujourdhui quil avait des intrts sur le sol, vouloir se fi xer dfi nitivement prs du Haci-Tiouelfin. Mais Sidi Bou-Zid se faisait vieux, et, comme tous les vieillards, il tait rabcheur. Nous voulons bien admettre que le rabchage na rien de dmesurment gai ; mais nous aurions voulu que Sidi Ali le supportt avec plus de patience quil ne le faisait, car enfi n son beau-pre stait saign aux quatre membres pour lui, et la reconnaissance lobligeait tout au moins savoir souffrir avec calme, avec dfrence, les redites et les quintes du vieillard. Malheureusement, il nen fut pas ainsi, et, au bout dun an, Sidi Bou-Zid et Sidi Ali ne pouvaient plus vivre sous la mme tente. Le beau-pre le comprit, et il rsolut de sloigner dun homme dont il navait fait quun ingrat. Il sen ouvrit Sidi Ali, qui ne
    chercha pas du tout le retenir. Mais o irai-je ? demanda-t-il son gendre avec des larmes qui, ne trouvant pas se frayer une issue par leurs conduits naturels, lui retombaient sur le cur ; o irai-je, vieux et infirme comme je le suis ? rpta-t-il avec des sanglots capables de fendre lme un rocher qui en et t pourvu. Dieu est grand et gnreux, lui rpondit froidement Sidi Ali, et il ne laisse point prir ses serviteurs ! Monte cette mule, le pre de ma femme ! et l o elle tombera de fatigue tu y planteras ta tente, car cest l o Dieu aura marqu le terme de ton voyage.
    La mule dont parlait Sidi Ali avait t autrefois la monture favorite de Sidi Bou-Zid ; elle avait vieilli sous lui, et, depuis longtemps, on ne lui demandait plus rien. Son garrot effac, son dos camlonis et tann, ses ctes saillantes faire craindre la dchirure de sa peau, tous ces signes indi-
    quaient un ge considrable et des services hors ligne. Au reste, on ne lui donnait gure manger que pour le principe, et pour lui ter tout prtexte de plainte quand, au jour de la rsurrection, elle devrait paratre, comme tous les tres crs, devant le tribunal de lÉternel. La combinaison de Sidi Ali tait donc dune grande habilet, puisquil se dbarrassait du mme coup de son beau-pre et dune mule impotente, Sidi Bou-Zid accepta dautant plus volontiers loffre de son gendre quil se disait : La bte nira pas loin; donc je serai encore auprs deux.
    On habilla donc la vieille mule dun bt de son ge, qui vomissait sa bourre par de nombreuses blessures ; on y accrocha un vieux mezoued (musette) tout recroquevill, quon emplit de farine dorge grille : ctaient les provisions de bouche du vieux marabout ; puis on le hissa sur sa monture, dont toutes les articulations craqurent comme une charpente dont les diverses pices ont considrablement jou. Nanmoins, la mule resta debout, ce qui fit esprer Sidi Ali quelle pourrait mener son beau-pre encore assez loin.
    Aprs avoir reu les adieux et les souhaits de bon voyage de ses enfants et de ses petits-enfants, Sidi Bou-Zid, rapprochant ses deux longs tibias des flancs de lanimal, linvita, par une pression avorte, se mettre en route. Le
    premier pas tait, sans doute, le plus coteux, car la pauvre mule eut toutes les peines du monde porter devant lautre la jambe dont elle avait lintention de partir. Enfin, aprs avoir essay de tourner la tte droite et gauche comme pour chercher sa direction, elle se dcida, le demi-tour lui tant de toute impossibilit, adopter le cap que le
    hasard ou le Tout Puissant avait plac devant elle. Elle avait le nez dans le sud-ouest. Quand le saint marabout se mit en route, on ntait pas
    loin de la prire du dhohor(11) ; toute la famille de Sidi Ali en profita pour demander au Dieu Unique de conduire sans accident, et le plus loin possible, leur pre et grand-pre Sidi Bou-Zid ; ils le prirent aussi de donner sa mule la force ncessaire pour remplir sa mission comme ils le dsiraient.
    A lheure de la prire de lceur, cest--dire plus de deux heures aprs son dpart, on apercevait encore distinctement linfortun Sidi Bou-Zid : il allait trs lentement ; mais il tait toujours sur le dos de sa mule. Et les curs des
    membres de son excellente famille en bondirent de joie. On sut depuis quaprs avoir march deux jours et deux nuits sans boire ni manger, la mule de Sidi Bou-Zid avait termin en mme temps sa mission et sa longue carrire au pied des montagnes du Djebel El-Eumour, la corne Est de ce massif. Puisque ctait la volont de Dieu, et celle de son gendre surtout, Sidi Bou-Zid stablit dans une anfractuosit de la montagne, dont il fi t sa kheloua (solitude). On ne sait pas trop comment il y vcut pondant les premiers temps ; mais, sa rputation de saintet stant promptement rpandue dans le pays, son ermitage fut bientt encombr de fidles qui venaient lui demander dtre leur intercesseur auprs du Dieu unique.
    Aprs une longue existence, toute consacre Dieu, Sidi Bou-Zid steignit doucement dans les bras de ses khoddam (serviteurs religieux). Comme son tat de saintet ne faisait pas lombre dun doute, on leva sur son tombeau la somptueuse koubba qui, aujourdhui encore, fait ladmiration des Croyants. Ne voulant pas sloigner de la dpouille
    mortelle du saint homme qui avait t leur puissant intercesseur pendant sa vie, ses khoddam se construisirent prs de son tombeau des habitations qui fi nirent par former un ksar, auquel ils donnrent le nom de Sidi Bou-Zid.
    Sidi Ali-ben-Mahammed restait donc le lgitime et unique propritaire de Haci-Tiouelfi n, et, comme cette possession lavait tout fait guri de sa nostalgie, il songea srieusement se fixer sur ses eaux. De nombreux disciples, avides dentendre ses savantes leons, avaient, dailleurs, dress leurs tentes auprs de la Kheloua du saint marabout, et formaient une sorte de Zaoua qui comptait dj des tholba dinfiniment davenir.
    Sidi Ali, disons-nous, paraissait avoir renonc courir le

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