L'algrie legendaire/c trumelet(3)

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    : 02/03/2008

    L'algrie legendaire/c trumelet(3)

       Admin 30 2008, 21:03

    Sidi Ali, disons-nous, paraissait avoir renonc courir le monde ; mais, du caractre dont nous connaissons le saint homme, nous ne nous tonnerons pas de le voir, un jour, pris spontanment de lirrsistible envie de quitter ses foyers pour aller se livrer la prdication. Sidi Ali avait la manie de la conversion, et, prcisment, il sentait quil y avait normment faire dans cette voie du ct du Djerid. Un matin, aprs avoir fait sommairement ses adieux sa femme et ses enfants, il monta sur sa jument, une bte superbe, mais dun ge voisin de la maturit, puis il prit le chemin du sud-est. Le premier jour, il alla coucher Gueltet-El-Bedha, sur louad El-Bedha, prs de Ksar-El-Hamra, non loin dAn-El-lbel. Soit que sa jument et t mal entrave, soit que, nayant pas t consulte, son amour-propre en et t piqu, soit encore quelle et prfr continuer manger tranquillement son orge et sa halfa plutt que de se lancer dans des aventures qui lui paraissaient plus fatigantes quintressantes, quoi quil en soit, la corde et les entraves qui devaient la retenir au sol taient compltement veuves de la bte quand Sidi Ali sortit de sa tente pour faire la prire du fedjeur.
    La premire pense qui jaillit du cerveau du saint marabout, dans le Sud, cest bien naturel, cest que sa jument lui avait t vole par quelque coupeur de route brlant du dsir de se monter peu de frais. Je vois bien que Dieu veut mprouver , se dit Sidi Ali, fort peu rassur pourtant. Nous ne voulons pas cacher que le saint homme tenait sa jument comme on tient ordinairement, peut-tre plus, ces choses-l. En effet, si on let cout, il ny avait pas sa pareille dans tout le Sahra : pour les allures, la vitesse, ladresse, lintelligence, la sobrit, la noblesse de lorigine, aucune, cest Sidi Ali qui le disait, ne pouvait lui tre compare, aucune ne lui allait seulement au boulet ; il ne voyait gure que Hezoum, le cheval de lange Djebril (Gabriel), qui pt tre mis en parallle avec elle, et encore ctait un cheval, cest--dire un gourmand, un braillard, un luxurieux. Comme tous les cavaliers, Sidi Ali citait tout bout de champ des choses prodigieuses accomplies par sa jument, et, force de les rpter, il en tait arriv croire que tout ce quil racontait l-dessus tait de la plus parfaite exactitude. Enfin, il tenait excessivement sa jument. Nous naurions pas le courage de lui en faire un crime.
    Ce qui augmentait la contrarit de Sidi Ali, cest que ses bagages avaient disparu avec sa monture, lune emportant les autres, car il navait pas lhabitude de desseller sa bte. Les impedimenta du marabout ntaient pas considrables, il est vrai, puisquils ne se composaient que de deux sacs de peau, dont lun renfermait quelques provisions de bouche, et lautre son Koran ; mais, enfin, on naime pas perdre. On comprend bien que, si le saint homme tait aussi lgrement approvisionn et outill, cest quil comptait tout naturellement sur lhospitalit des gens auxquels il allait porter la parole divine.
    Sidi Ali voulut savoir, ce ntait quune satisfaction personnelle, la direction quavait pu prendre son voleur.
    Comme il avait plu pendant la nuit, ce qui, dj cette poque, ntait pas rare dans le pays, la terre, dtrempe par les eaux, gardait parfaitement toutes les empreintes ; il fut donc facile Sidi Ali de retrouver les traces de sa jument et de les suivre. Cest ce quil fit ; mais ce qui ltonna au suprme degr, cest quon ne remarquait pas la moindre trace du pied de lhomme autour du point o avait t attache la jument. Il fallait donc ou quelle ft partie seule aprs stre dsentrave, ou que celui qui lavait emmene ft tomb du ciel en selle sur la bte.
    Tout en rflchissant la bizarrerie de cette aventure, le marabout suivait toujours les traces de sa jument : il ny avait pas sy tromper ; il connaissait lempreinte des pieds de lanimal mieux quil ne connaissait les siennes propres.
    Le saint commena respirer quand il vit que la direction des traces le conduisait dans le nord-ouest, cest--dire du ct de Haci-Tiouelfl n. Peut-tre, se disait-il, sera-t-elle retourne sur mes tentes : ce serait le signe alors que Dieu napprouve pas plus mon voyage au Djerid que celui que,
    jadis, je voulais faire aux villes saintes. Tant que Sidi Ali fut en plaine, il put assez facilement suivre les traces de sa jument; malheureusement, cette investigation devenait de plus en plus problmatique, cause de la nature rocailleuse du sol, mesure quil approchait de la chane boise du Senn-El-Lebba. Le marabout dsesprait dj de pouvoir continuer ses recherches ; mais il fut tout fait rassur, et il en loua Dieu, quand il reconnut que sa jument avait broutill et l, des deux cts du chemin, des branches de pin dAlep quelle semblait avoir rejetes et semes terre. Ce qui permettait surtout dattribuer cet abatis la bte, cest que, de distance en distance, on retrouvait trs bien lempreinte de son pied. Ctait miraculeux ! Aussi, bien que la marche ft fort longue, Sidi Ali,
    tant il tait rempli de joie, ne se sentait pas du tout fatigu.
    A lheure de la prire du moghreb, Sidi Ali arrivait sur les collines qui dominent lAn-El-Azria, et en vue de Haci-Tiouelfi n ; quelques minutes aprs, il tait sur ce puits. Quon juge de la surprise et de la douleur du saint quand, stant approch des eaux, il aperut sa jument gisant au fond du puits(12), et dans une attitude indiquant quelle avait cess de vivre. Le quadrupde, cest ainsi quon sexpliqua laccident, tait sans doute tomb dans le puits en cherchant manger lherbe qui en tapissait les abords.
    Aprs avoir fait mentalement loraison funbre de sa jument, et tempr ses regrets en songeant quelle tait fige dune vingtaine dannes, SidiAli comprit quil fallait la tirer de l. Ce ntait pas une petite affaire. Il fit appeler les lves de sa Zaoua, qui ne lattendaient pas, et qui soccupaient de tout autre chose que de ltude des belles-lettres ; mais ce fut vainement. Sidi Ali se dcida alors pousser jusqu ses tentes : il ny trouva que trois tholba, qui paraissaient sefforcer de calmer les inquitudes de la belle Toumis au sujet des dangers du long voyage quavait entrepris son poux.Au moment o le marabout soulevait le haal (rideau) du compartiment des femmes, son meilleur lve en thologie, un hafodh(13) consomm, rcitait la Tounis, avec des yeux chargs dlectricit, et de la passion plein la voix, le verset 20 du chapitre XXX du Koran : Cest un des signes de la puissance de Dieu de vous avoir donn des femmes cres de vous-mmes pour que voue habitiez avec elles. Il a tabli entre vous lamour et la tendresse. Il y a dans ceci, Tounis ! ajoutait le bouillant
    hafodh, des signes pour ceux qui rfl chissent. Nous ne savons pas trop ce quallait rpondre la sensible Tounis ; mais ce dont nous sommes presque certain, cest que cette apparition inattendue gna normment les Melba et la ravissante pouse du marabout. Ils parurent dabord fort embarrasss de leurs mains, bien plus quavant larrive de Sidi Ali, et leur contenance manquait compltement de fi ert. Tounis lchappa belle : ce qui la sauva, cest que les tholba taient trois ; ce nombre avait entirement rassur le marabout et effac le soupon qui lui avait travers lesprit. Seule avec llve en thologie, Tounis tait perdue. Quelle leon pour les femmes !
    Quand Sidi Ali eut racont sa femme et ses disciples la cause de son retour et le malheur qui tait arriv sa jument, tous sempressrent, heureux den tre quittes si bon march, de se porter sur le puits de Tiouelfi n pour secourir, sil en tait temps encore, la plus remarquable bte
    du pays. Un des plus anciens lves de la Zaoua, qui avait presque perdu la vue sur les livres dAbd-Allah-ben-Ahmed-ben-Ali-El-Bithar (le vtrinaire), descendit dans le puits pour sassurer sil restait quelque espoir de sauver la jument, qui, du reste, ne donnait plus signe de vie. Le vtrinaire ne tarda pas reconnatre et dclarer que la bte avait succomb aux suites dune asphyxie par submersion.
    Pour hter larrive de la rsignation musulmane dans lme de Sidi Mi, le vtrinaire ajouta : Ctait crit chez Dieu ! ctait tout ce quelle avait vivre !
    Ctait crit chez Dieu ! rptrent les assistants en levant les yeux au ciel ; et tout fut dit. Un trop long sjour de la jument dans le puits ne pouvant, en aucune faon, amliorer la qualit de ses eaux, on rsolut de len extraire. On lui passa donc des cordes sous le ventre, et lon chercha la hisser sur les bords du puits. Lopration prsentait dautant plus de difficults que le fond sablonneux du huci manquait compltement de consistance. Les tholba parvinrent cependant mettre la jument sur ses jambes; un dernier et vigoureux coup de collier de tous les lves, qui avaient fini par apprendre le retour du marabout, amena lextraction de lanimal. Mais, merveille ! de chacun des quatre points marqus au fond du puits par les pieds de la jument, jaillissait subitement une source abondante, et dont les eaux, dune limpidit parfaite, retombaient en sarrondissant gracieusement comme les feuilles du palmier.
    Il y avait videmment l un miracle ; aussi tous ceux qui venaient den tre tmoins se mirent-ils louer Dieu, qui daignait se manifester ainsi aux yeux de ses serviteurs.
    En prsence de ce prodige, dont le bruit se rpandit rapidement dans le Sahra, les disciples de Sidi Ali nhsitrent pas attribuer la vertu et la haute pit de leur matre la dlgation que Dieu lui avait faite dune manation de son pouvoir : pour eux, Sidi Ali avait le don des miracles, et ils mirent une certaine ostentation le rpter qui voulait lentendre : comme la lune, ils brillaient dun clat emprunt.
    Aprs avoir fait donner une spulture convenable sa jument, qui, en rsum, avait t linstrument dont Dieu stait servi pour oprer son miracle, Sidi Ali dcida que, pour en perptuer le souvenir, le lieu o le prodige stait produit se nommerait dsormais Charef, qui signifie noble, lev, dun grand ge, en mmoire de sa jument, qui, de tous les chevaux du Sahra, tait le plus noble, de lorigine la plus leve, et le plus respectablement g(14).
    Et depuis cette poque, il y a de cela quinze pres, nous disait Mohammed-ben-Ahmed, le dernier descendant direct de Sidi Ali-ben-Mohammed, Tiouelfi n a pris et conserv le nom de Charef.
    Ce miracle augmenta prodigieusement la rputation de saintet de Sidi Mi; ce fut, de tous les points du Sahra, qui viendrait dresser sa tente auprs de la sienne, et entendre ses pieuses et savantes leons. Il avait tout fait renonc ses tentatives de voyage, qui, deux reprises diffrentes, lui avaient si mal russi. Pour marquer son intention bien arrte de ne plus quitter Charef, il abandonna ses tentes et fit btir une maison au nord-ouest du point o, plus tard, sleva le ksar actuel. Quelques-uns de ses disciples en firent autant, et ces constructions, runies autour de lhabitation du chikh, composrent bientt un petit ksar qui prit rapidement de la rputation comme sanctuaire des sciences et de la religion. Aprs une existence dont les dernires annes avaient t marques par de bonnes uvres et par une grande pit, Sidi Ali-ben-Mahammed steignit doucement au milieu de ses disciples, en tmoignant que Dieu seul est Dieu, et que Mohammed est laptre de Dieu(15) .
    On montre encore, quelque distance du ksar de Charef, une haoutha(16) quon dit renfermer le tombeau de Sidi Ali-ben-Mahammed.
    Nous dirons cependant que, suivant une autre version, Sidi Ali aurait renvers plusieurs reprises la chapelle quavaient leve sur son tombeau ses disciples et ses serviteurs religieux, et quon ignore absolument aujourdhui o furent dposs les restes mortels de lillustre fondateur de
    Charef.


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    1. Coucher du soleil.
    2. Le point du jour.
    3. Le moudden est ce fonctionnaire du culte musulman qui, cinq fois par jour, annonce, du haut du minaret des mosques, lheure de la prire aux Croyants. Dans les douars, le moudden fait lappel la prire en se plaant au centre du cercle form par les tentes.
    4. Avertissement fait par le moudden une heure avant la prire du fedjeur, ou point du jour.
    5. Il nest pas rare de rencontrer des Arabes pouvant fournir la srie de leurs anctres jusquau premier homme.
    6. Muslam.
    7. Au nom de Dieu le clment, le misricordieux ! invocation qui se lit en tte de la premire sourate du Koran, et qui se rpte au commencement de toutes les autres.
    8. Lalgbre.
    9. Croyance sahrienne.
    10. Cest--dire : Elle avait les lvres vermeilles et les dents blanches.
    11. Vers une heure de laprs-midi.
    12. Il arrive parfois que, les haci tant combls par les sables, les eaux viennent sourdre presque au niveau du sol. Cest le cas du Haci-Tionelfi n, lequel na pas de profondeur. Dans le Sahra, on donne aussi le nom de haci un puits-citerne o les eaux de pluie se ramassent.
    13. Hafodh, celui qui sait tout le Koran par cur, ou les six traditions principales relatives Mahomet.
    14.Ksar-ech-Charef peut signifi er tout simplement le vieuxKsar.
    15. La formule : Il ny a dautre divinit que Dieu, et Mohammed est laptre de Dieu , ou plutt ces deux propositions sont appeles les tmoignages, les confessions. Il suffit de les prononcer avec conviction pour devenir musulman. A lheure de la mort, elles sont galement suffisantes pour vous ouvrir le sjour des bienheureux. LIslam accorde la loi la prminence sur les uvres, et croire est tout ce quon demande au musulman.
    16. Haoutha, petite muraille leve circulairement ou sur une courbe en forme de fer cheval, et renfermant le tombeau dun saint marabout. Cette muraille est btie soit en pierres sches, soit en maonnerie grossire.




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    : 16/04/2011

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