(1)Pasteur et agro-pasteur de la steppe algerienne

    avatar
    Admin
    Admin

    : 327
    :
    :
    :
    : 02/03/2008

    (1)Pasteur et agro-pasteur de la steppe algerienne

       Admin 02 2008, 23:19

    Strates
    Matriaux pour la recherche en sciences sociales D'chelle en chelle: la confrontation global / local

    Riad BENSOUIAH
    Pasteurs et agro-pasteurs de la steppe algrienne
    Enqute sur la rgion de Djebel Amour
    Rsum
    Sur la base des rsultats dune enqute mene au cours du printemps 1996, lauteur sefforce de cerner quelques-unes des dynamiques luvre au sein des diffrentes catgories de pasteurs et dagro-pasteurs de la rgion de Djebel Amour : face aux volutions rcentes, les plus aiss adoptent des stratgies visant une maximisation des profits, tandis que les moins nantis sefforcent avant tout dassurer le maintien de leur niveau de vie.

    Abstract
    Basing himself on the results of an enquiry led in the spring of 1996, the author tries to determine some of the dynamics at work within the different categories of pastors and agro-pastors from the region of Djebel Amour. Confronted to recent evolutions, the wealthiest adopt strategies aiming at a maximization of their benefits, while the less rich struggle to preserve their living standards.

    Table des matires
    Prsentation de lenqute
    Le mode de mise en valeur des ressources : un dcalage entre disponibilits et besoins
    La privatisation de fait de certains parcours
    Une activit agropastorale au devenir alatoire
    Conclusion
    Texte intgral
    La steppe algrienne, bande longitudinale qui stale des frontires est aux frontires ouest sur une superficie denviron 20 millions dhectares, a toujours t un territoire dlevage ddi en premier lieu aux ovins.

    Traditionnellement, la transhumance tait pratique par les pasteurs afin doffrir leurs troupeaux des pturages dt en se dplaant au nord tellien1 pour chapper au climat aride de la steppe, et des pturages dhiver au sud de la steppe afin dviter aux animaux le froid rude des zones steppiques. Le pastoralisme tait donc fond sur deux grands dplacements annuels par lesquels les leveurs sefforaient de prserver leurs cheptels et de permettre la rgnration des pturages.

    Aujourdhui, les pratiques du pastoralisme ont chang. Ces changements sociaux, conomiques, organisationnels ou mme naturels, ont eu des effets non seulement sur la vie des pasteurs, mais aussi et surtout sur le milieu naturel. Dans toutes les steppes du monde, on parle de dgradation des parcours2 et bien videmment la steppe algrienne ne fait pas exception.



    Source : Carte labore par R. Bensouiah.

    La dgradation des qualits cologiques (rduction de la biodiversit) et paysagres (extension du paysage dsertique), ainsi que la rduction de la superficie des parcours, principal facteur de production sur lequel se basait lactivit, ne peuvent plus tre ngliges.

    Toutefois, les changements de nature diffrente interagissent de telle faon quil est difficile daffirmer que la dgradation du milieu serait lorigine de la pauprisation constate dans la steppe algrienne, car linverse est tout aussi vrai. Seule une analyse dynamique, tentant de retracer les diffrentes phases dvolution de la socit et des espaces pastoraux algriens, pourrait permettre de sortir de cette difficult. Cette tude de cas tente dy contribuer, en sefforant didentifier quelques-unes des stratgies dveloppes par les pasteurs et les agro-pasteurs de la steppe algrienne pour faire face aux transformations de leur territoire et de leur mode de vie.

    Donnes socio-conomiques sur la rgion

    1. Rpartition gnrale des terres en 1994.


    Superficie (Hectare)
    Part (%)

    Surface agricole utile (SAU)
    25 939
    5,63

    Pacages et parcours
    36 5743
    79,34

    Autres
    51 678
    11,21

    Totale terres agricoles
    443 360
    96,17

    Exploitations forestires
    17 640
    3,83

    Superficie totale de la rgion
    461 000
    100


    Source : DSA de la Wilaya de Laghouat, 1995.

    2. Évolution de la population de la rgion entre 1977 et 1994.


    1966
    1977
    1987
    1991
    1994

    Population totale
    9 296
    52 500
    69 834
    82 583
    90 308

    Indice dvolution
    100
    564,76
    751,22
    888,71
    971,47

    Part dans la population de la wilaya (%)
    21,43
    35,37
    32,88
    32,83
    32,44


    Source : DPAT de la wilaya de Laghouat

    Prsentation de lenqute
    Notre tude repose sur les rsultats dune enqute que nous avons ralise dans la rgion du Djebel Amour, plus prcisment centre sur le massif du Djebel Amour (Atlas Saharien), localis au nord de la wilaya de Laghouat, environ 300 km vol doiseau au sud dAlger. Cette rgion stend sur une superficie de 4 810 km2. Du point de vue administratif, elle comprend trois darates et huit communes3.

    Physiquement, elle est constitue par deux zones naturellement bien distinctes : la zone des Hauts Plateaux steppiques, situe au nord et caractre agro-pastoral-alfatier, et celle de lAtlas saharien, situe au sud et caractre sylvo-agro-pastoral.

    Lenqute a t mene durant le printemps 1996 auprs dun chantillon reprsentatif dexploitations pastorales, agricoles et agropastorales de six communes de la rgion.

    Dans un premier temps, nous avons constitu des listes des exploitations de chaque commune par enqute auprs des Assembles populaires communales et des notables de chaque Douar4. Au total, 3 536 exploitations ont ainsi t identifies sur les six communes, chaque exploitation tant caractrise par un certain nombre de critres : commune dappartenance, caractristiques juridiques (nom patronymique, filiation du chef), paramtres techniques (Superficie Agricole Utile, nombre de brebis reproductrices, prsence dun tracteur agricole).

    Dans un second temps, nous avons class ces exploitations en six catgories :

    Tableau 1. Classification des exploitations recenses.

    Catgorie
    SAU
    Brebis
    Tracteur
    Nombre dexploi-

    tations recenses
    Dsignation

    1
    +
    +
    +
    117
    Agro-leveur mcanis

    2
    +
    +
    -
    2 491
    Agro-leveurs non mcanis

    3
    -
    +
    +
    8
    Éleveur mcanis

    4
    +
    -
    -
    593
    Agriculteur non mcanis

    5
    -
    +
    -
    315
    Éleveur non mcanis

    6
    +
    -
    +
    12
    Agriculteur mcanis


    Pour la catgorie 3, notons que l'leveur, par dfinition sujet une mobilit dans lespace, peut ne pas disposer de superficie agricole. En revanche lagro-pasteur, du fait de sa pratique dautres activits et de la nature de son systme de production, dispose de SAU et ventuellement de tracteurs.

    La catgorie 5 a t divise en cinq sous-catgories, en fonction du nombre de brebis reproductrices :

    Tableau 2. Rpartition des leveurs non mcaniss selon la taille du cheptel reproducteur

    Sous-catgorie
    Nombre de brebis reproductrices
    Nombre dexploitations

    51
    1 20 ttes
    107

    52
    21 50 ttes
    103

    53
    51 100 ttes
    44

    54
    101 200 ttes
    40

    55
    Suprieur ou gal 201 ttes
    21


    Nous avons ensuite procd un tirage au hasard dun chantillon de 200 exploitations, conforme la rpartition par catgories de la population mre (le taux de sondage atteint tant de 5,66 %). Toutefois, lors de lenqute, il sest avr quune dizaine dentre elles avaient connu rcemment des changements de caractristiques ou savraient peu reprsentatives. Afin dattnuer le risque dintroduction de biais, nous les avons limines et avons finalement retenu 190 exploitations.

    Par le biais de questionnaires, puis du traitement des donnes recueillies, nous nous sommes ensuite efforcs de cerner les principaux aspects des dynamiques en cours dans la rgion, et en particulier didentifier les stratgies des pasteurs et agro-pasteurs. Quelques-uns de ces aspects sont prsents ici5.

    Le mode de mise en valeur des ressources : un dcalage entre disponibilits et besoins
    Si lon suit Ph. Daget et M. Gordon, le pastoralisme en tant quactivit est le moyen le plus efficace pour utiliser les ressources sur les terres sches ou marginales. En temps normal, les pasteurs nomades sont souvent mieux nantis que les agriculteurs sdentaires. Ils peuvent dplacer leurs btes pour suivre les pluies ou les conduire aux pturages saisonniers tablis. Mais ils sont souvent les premires victimes du stress environnemental prolong, par exemple la scheresse 6.

    La principale ressource des zones steppiques reste le parcours . Espace commun selon son statut juridique, il constitue le principal facteur de production. Les parcours occupent une grande part de la superficie des zones steppiques. Leur tendue ainsi que leurs caractristiques naturelles les ddient beaucoup plus lactivit pastorale qu dautres activits conomiques, do lattribut vocation pastorale .

    Dans la rgion de Djebel Amour, ces parcours reprsentent 29 % de la superficie totale. Le couvert vgtal est domin principalement par deux espces, lalfa (stipa tenacissima) et larmoise blanche (artmisea herba alba) dont le nom local est chih, qui constituent lessentiel de loffre en pturage pour les espces animales domestiques.

    Toutefois, si les dplacements que pratiquaient les pasteurs permettaient en thorie du moins la rgnration des parcours et la reprise du couvert vgtal, cette dynamique a t rompue rcemment du fait de laccroissement du cheptel dans la rgion, comme partout ailleurs dans la steppe algrienne, et de la sdentarisation simultane des hommes induisant une surcharge de certains parcours.

    Laccroissement du cheptel de la rgion a en effet t considrable puisquon a enregistr une croissance annuelle moyenne de 5 716 ttes, correspondant une progression des effectifs de 124 590 ttes en 1955 351 432 ttes en 1994 (Cf. graphe 1).

    Le surpturage est ainsi devenu chronique, engendrant une dgradation continue des parcours. La charge pastorale est le meilleur indicateur pour estimer ce degr de dgradation. Si la charge qui permettait lquilibre a pu tre estime en 1982 0,25 ttes/ha (Boukhobza, 1982), soit 4 hectares pour un ovin, celle constate Djebel Amour est quatre fois plus leve, atteignant 0,96 ttes/ha. Elle est mme beaucoup plus leve dans les zones les plus accessibles, notamment dans celle des hauts plateaux steppiques : par exemple, dans la commune dAin Sidi Ali, cette charge reprsente 11 fois la norme cite plus haut.

    En 1955, on enregistrait 0,37 ttes/ha, ce qui confrait la rgion une situation proche de la normale . La charge pastorale de la rgion est ensuite passe de 0,55 ttes/ha en 1987 0,96 ttes/ha en 1994.

    Graphe 1. Évolution du cheptel ovin dans la rgion de Djebel Amour entre 1955 et 1994

    Source : J. Depois (1957) et DSA de la wilaya de Laghouat.

    Tableau 3. volution de la charge pastorale par commune entre 1987 et 1994 (tte/ha)


    1987
    1991
    1994

    Aflou
    0,39
    1,70
    1,22

    Sidi Bouzid
    0,28
    2,16
    0,29

    Sebgag
    1,41
    2,09
    1,59

    Gueltet Sidi Sad
    0,29
    0,78
    0,52

    Ain Sidi Ali
    0,96
    2,5
    2,86

    Bedha
    0,36
    1,83
    0,46

    Hadj Mecheri
    0,75
    1,37
    1,18

    Brida
    1,01
    0,78
    1,65

    Rgion
    0,55
    1,40
    0,96


    Source : Calcul par lauteur daprs les donnes de la DSA de Laghouat.

    Notons que la rgression constate au niveau de certaines communes entre 1991 et 1994 est due au fait que leurs parcours sont dans un tat avanc de dgradation et nattirent plus les troupeaux qui se dirigent vers les parcours moins dgrads de Brida et plus encore dAin Sidi Ali : do la forte augmentation de la charge pastorale dans ces deux communes.

    Lensemble des communes affiche des charges pastorales leves par rapport la norme admise. Toutefois, la lecture du tableau, deux catgories de communes peuvent tre distingues : celles qui accusent une progression quasi continue de leur charge, induisant une intensification du processus de dgradation des parcours, et celles qui affichent une croissance moyenne eu gard lensemble.

    La privatisation de fait de certains parcours
    En rupture avec le mode de production ancestral, on est pass dun levage transhumant, fond sur la mobilit des hommes et des animaux, un levage fixe bas sur la complmentation de lalimentation des animaux. Le dbut de ce passage, dun mode de conduite ancestral un mode de conduite nouveau dont les pasteurs ignorent les rgles mais surtout les consquences sur leur environnement, remonte peu prs un sicle. Toutefois, cest partir des annes soixante-dix que lon assiste une amplification des modifications observes. La plus grande partie des leveurs et agro-leveurs enquts situe dans ces annes soixante-dix le dbut de la complmentation de lalimentation des animaux, tout comme les dfrichements des terres de parcours et la sdentarisation.

    Le recours lagriculture peut tre interprt de diffrentes manires. Pour les plus riches, cest une faon de sapproprier de lespace, pour les pauvres, une source de revenus secondaires en labsence demplois salaris. Les comportements observs obissent ainsi des motifs conomiques.

    Pour asseoir leur stratgie de dlimitation-appropriation de terres, les plus riches sappuient sur un droit coutumier qui, sagissant dune terre laboure, prvoit linterdiction de la traverser. Ce procd leur procure la pleine jouissance des terres de parcours dont ils ont pris possession.

      / 23 2017, 22:50